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Maquis de Michael Pas le coeur poète en ce moment. Certains demandent qu'on cesse de poster des récits de voyage, mais je sais qu'à d'autres cela fait du bien. Alors je suis mon intuition et re-publie ce "Voyage du coeur' au Burkina. Les photographies sont visibles sur le lien dans le blog, sous forme de Diaporama. À mes amies et amis de là-bas. avec affection. ( CONFINEMENT 2020) |
2012, Janvier, réservation de billets pour le Burkina-Faso.
9 mois à attendre ou presque : une gestation.
Septembre: Valises bouclées, lourdes de vêtements et de cadeaux.
Accompagnées de notre amie, Christel, qui a fondé une asbl de parrainage là-bas, ma soeur et moi, nous nous envolons pour rendre visite à nos filleuls et filleules de l’association Modibo, qui, à ce jour, parraine une soixantaine d’enfants.
Pour ma soeur, c’est une première africaine : je la préviens du choc qu’elle va probablement ressentir.
Très sûre d’elle, elle me répond « Oh, mais tu sais j’ai vu pas mal de reportages ! »
Je ris sous cape: « attends de voir, de sentir, de toucher, de respirer l’Afrique… »
Nous quittons Bruxelles pour Paris d’où décolle notre vol pour Ouagadougou.
Un nom exotique et lointain aux parfums de coco et de cannelle.
Effort de mémoire : cela fait 6 ans déjà!
Paris, café, vol, on atteint Ouaga.
Le temps de chercher nos bagages, nous voilà déjà en sueur.
Un ami nous attend et nous emmène en voiture chez le fils de notre amie, qui vit dans un logis sommaire non loin du
« maquis » qu’il a ouvert, espérant trouver ici une autre façon de vivre qu’en Europe.
Avant goût de la notion de confort : matelas au sol et moto dans la chambre !
Épuisées, nous tardons pourtant à trouver le sommeil et…atterrissage des premiers moustiques Burkinabés.
Au réveil, un café, un morceau de pain et en route pour le maquis, situé à à peu près 40 minutes de marche du logis.
Ce départ à travers routes rouges ensablées et « goudrons », la chaleur torride, est une découverte loin des documentaires !
Ce n’est pas loin, dit notre ami, mais notre marche paraît longue au travers de ce chemin sculpté par les pluies diluviennes qui se sont abattues sur la région.
Enfin le maquis, un lieu inattendu : des tables en bois façonnées par des artisans aux mains d’or, des chaises sous les grands arbres ; une vieille caravane ou baraque décorée de couleurs vives.
Les rares habitants du coin, curieux viennent nous saluer.
Nous goûtons pour la première fois à ce breuvage sucré, presque sirupeux, à base de fleurs d’Hibiscus : le Bissap.
Les hommes eux, carburent à la Brakina, bière locale servie en bouteilles de…75cl. Il fait soif au Burkina.
La nuit tombe comme une chape, les moustiques vrombissent, nous baissons nos manches sur nos bras trop blancs et nous nous enduisons copieusement de la crème à l’huile essentielle que j’ai fabriquée avant de partir, pour éviter les produits industriels trop lourds pour l’organisme, et réservé pour les mauvaises surprises dans les endroits où règne le moustique tueur d'enfants.
Un petit repas frugal : un peu de chèvre, plus d’os que de chèvre, recouverte d’oignons frais.
J’adore ça, souvenir d’un voyage au Togo en 1996.
Ma soeur très sérieuse, demande : « où sont les couverts ! » avant de réaliser qu’on mangera aujourd’hui, avec les doigts.
Les toilettes ? On nous emmène à quelques mètres vers une petite construction de 3 murs et une dalle, un récipient avec de l’eau.
Ni trou, ni évacuation et débrouille-toi : une des raisons de l’afflux de moustiques attirés par ces eaux usées que l’on retrouve un peu partout en Afrique et ailleurs dans les campagnes et les banlieues des villes.
Fatiguées, nous regagnons, pour cette nuit encore, le logement de notre ami.
Demain nous partons pour Bobo-Dioulasso, notre destination.
Même si le climat africain m’est difficile, je sens profondément que nos racines sont ici, ces racines ancestrales gravées en nous.
Le matin, un ami vient nous chercher et nous conduire à la gare des bus.
Environ 5h de trajet pour Bobo.
Gare des bus de Ouagadougou
L’Afrique dans toute sa splendeur humaine s’en donne à coeur joie : femmes, hommes et enfants, paquets, valises, paniers, couleurs.
Ça crie et se bouscule.
Pour ma soeur, l’Afrique est en train de la marquer au fer rouge.
Nous achetons les billets, le bus arrive : bagages en soute et nous montons à bord.
Un peu d’air conditionné fonctionne, mais pour combien de temps ?
Pas d’autres « toubab », blanches, que nous dans le car.
Nous n’avons pas trop de tous nos yeux pour admirer le paysage.
Après environ 2h de voyage, un arrêt pour le ravitaillement : mazout pour le bus, toilettes éventuelles et nous sommes prises d’assaut par les petites vendeuses et vendeurs, bassines sur les têtes et qui espèrent gagner de quoi nourrir les leurs ce soir : bananes plantain, arachides, boissons, eau en sachets, pain etc.
Le sol est rouge et boueux, les vêtements des enfants usés, leurs pieds épuisés dans les « tongs » faits de vieux pneus.
Nous avons le coeur gros, à mille lieux de notre confort européen, à des lieux de notre culture.
Dans le bus l’airco tombe en panne.
Comment songer à se plaindre après ce que nous avons vu ?
Les stores tombent et chacun essaye vaille que vaille de les fixer : le soleil tape dur.
Tout à coup un paysage magique à la Magritte : de magnifiques lacs surmontées de petits cumulus d’un blanc immaculé.
Derrière la beauté, l’horreur : ce ne sont pas des lacs, mais les cultures de maïs et de riz, noyées par les pluies.
Une épouvantables catastrophe, qui va permettre aux grands lobbies américains de vendre ici leur riz à la hausse !
Sur les routes des ânes malingres tirent des charrettes trop lourdes pour eux, mais que dire alors des femmes, âgées souvent, qui ici jouent le rôle d’éboueuses, et comme des ânesses, tirent des chariots remplis de déchets, pour les emporter plus loin, là-bas, quelque part.
Mais Bobo se profile enfin au loin.
Les enfants que nous n’avons pas entendus une seule fois de tout le voyage se réveillent pourtant écroulés de fatigue, mais retrouvent toute leur joie de rentrer chez eux.
Un taxi nous emmène dans la nuit vers Villabobo, la maison où nous allons loger.
Notre amie nous a conseillé ce lieu, à une heure du centre de Bobo.
Ce n’est pas vraiment un hôtel, les chambres sont impeccables, il y a une douche et des toilettes : le luxe !
Pour l’heure, nous ne voulons qu’une chose : notre lit. Demain est un autre jour.
Ani Sogoma! Bonjour
Adanse! Bonne arrivée.
Nous nous réveillons tôt.
Des effluves de café arrivent à nos narines.
J’ai appris quelques mots de Dioula:
Ani sogoma, bonjour, Ani Tilé ( bonjour à midi), Ani Houla vers 16h,
Ani su ( bonsoir) et quelques phrases usuelles.
Cela ouvre bien des portes.
I kakéné wa ? Comment vas-tu ?
Somorodô ? ( et ta famille?).
Oum kakéné ( Je vais bien.)
Le salon nous attend : sur la table, le café attendu, du pain, et Paul et Alice, maîtres des lieux en l’absence du patron, rarement présent.
Ils sont de la région de Bobo.
Nous bavardons à bâtons rompus, échangeons nos premières impressions.
Le salon est entouré par une énorme moustiquaire et nous avons l'impression d'être au coeur du jardin.
Très vite, notre amie et présidente de l’association, va devoir vaquer à sa tâche : l’asbl MODIBO existe depuis maintenant 10 ans.
Le parrainage des enfants coûte environ 20 euros par mois. Certains donnent beaucoup plus, mais la plupart s’acquittent de cette somme modique qui sert à la scolarisation, l’inscription dans les écoles, les fournitures scolaires et les uniformes cousus par Adama Diarra, le couturier.
Un ancien directeur d’école, Pierre Bangare, est le référent de l’asbl à Bobo sans lequel la gestion en serait bien compliquée.
C’est à moto, derrière Pierre, que Christel s’en va, dès le lendemain visiter les écoles, tandis que nous faisons connaissance avec les lieux proches du petit hôtel.
Le lendemain, visite aux familles de nos filleules et filleuls : Safiatou et Aimé.
L’accueil est mitigé et empreint de part et d’autre d’une certaine gêne. Je me mets à la place de nos hôtes : ne pas pouvoir prendre en charge eux-même l’éducation de leurs filles, et nous qui arrivons d’Europe, nanties, avec des cadeaux et des vêtements, leur est certainement difficile à supporter.
Safiatou a alors 9 ans et se départira peu de sa réserve. Aimé est encore un petit garçon, plus spontané.
Mais il y a Francis, qui a une marraine à Bruxelles et Aboubacar, un grand ado de 16 ans, frère de Modibo, qui vend des objets divers au marché. Mes coups de coeur !
Il m’est impossible de tout raconter, ce serait un livre, et tous les détails n’intéressent personne : ils sont personnels à chacune de nous.
En vrac donc sans ordre chronologique, car tout se mêle un peu dans ma tête :
je dirai la visite à Banfora, à ses cascades, aux étranges colonnes de pierres et sur la route qui y mène,
les maisons écroulées sous les pluies ;
je dirai la joie de nos filleul-e-s à patauger dans la minuscule piscine de l’hôtel ;
je dirai la visite à la vieille mosquée de Sya, ancienne Bobo-Dioulasso et à la vieille ville où la malaria coule dans les égouts à ciel ouvert et les eaux usées jetées devant les cases et les maisons ;
je raconterai le repas partagé, les fauteuils mis dans la grande cour, les frites faites pour nous et les chenilles qui ont eu plus de mal à passer nos gosiers ;
je dirai, dans un éclat de rire, l’autre plat de chèvre dégusté à l’entrée de Banfora, servi dans un emballage de papier brun et le piment jeté par ma sœur, qui, loin de ses fourchettes, pensait que c’était du déchet et j’ai râlé sur mon piment irrécupérable !
Je raconterai encore la visite faite à la famille Diarra et amis, dans ce que l’on appelle le non-loti , où il n’y a pas d’électricité, un peu d’eau au puits et où toutes les femmes de Diarra tché ( papa Diarra) nous avaient préparé un grand repas, sans savoir que pour des raisons bassement intestinales, nous ne toucherions qu’aux aliments cuits et aux fruits épluchés ;
les femmes dorment à 3 dans une case de béton de 2,50 x 2,50m avec une grande manne dans un coin où reposent leurs richesses : les pagnes.
Je n’ai jamais compris, comment elles pouvaient essaimer, telles des reines au port altier, courageuses, amidonnées et parfaites, avec un enfant sur le dos et une bassine sur la tête !
Je dirai les enfants qui m’ont entourée pour la photo de départ et toutes les visites que ces personnes nous ont faites à Bobo, après une marche de 2h sous le soleil dans les rues bosselées ;
je dirai notre joie de les voir et de les accueillir avec ce luxe de bouteilles d’eau fraîches et de douceurs pour les enfants.
Dans la cuisine, il nous est arrivé de préparer notre repas, puis voyant les uns et les autres arriver, de commencer à vider le frigo pour un repas de 12 au lieu de 4, avec des oeufs, des sardines, du riz, des restes de pâtes et ce qui nous tombait sous la main, tout ça avec des poêles sans manche, des casseroles en alu, bombées et les moyens du bord.
Et les rires et les sourires de ces soirées.
Il y a eu aussi le marché, torride sous la toile où officient Diarra Tché en tant que couturier et son fils Adama : chaleur, odeurs, gens qui nous sourient, espèrent de l’aide, d’autres méfiants.
Sur le chemin, la rencontre avec une association : Les mangeurs d’arachides.
Ici les arachides sont omniprésentes : elle permettent de couper la faim, et de manger moins aux repas frugaux.
Puis il y eut cette extraordinaire visite aussi aux femmes qui ramassent, trient, lavent et filent les sacs en plastique usagés jetés aux 4 coins de la ville : elle en font des sacs, des portes-monnaies et autres objets magnifiques et inusables.
Je dirai aussi les « riz gras » dégustés avec Modibo, Christel et Martine, ma soeur au hasard des petits restaurants. Modibo, décédé il y a deux ans des suites d’une mauvaise prise en charge d’une Dengue. 20 ans. Il était à l’origine de la décision de notre amie de créer cette asbl et c’est un fils qu’elle a perdu.
Un trou qui ne se refermera jamais.
Puis enfin, la distribution des prix, résultats scolaires, musique, danses et photographies, tous et toutes si fièr-e-s dans leurs beaux costumes et leurs belles robes.
Retour.
Les derniers jours de notre séjour sont arrivés bien trop vite. Notre bagage est maigre désormais.
Je me plains de ma vie, de mes manques et je pense à elles, mais j’oublie vite, trop vite leur vie de combats quotidiens.
Une bonne vingtaine de personnes, hommes, femmes et enfants nous ont accompagnées à la gare des bus de Bobo : attente, accolades, embrassades, larmes, adieux.
L’émotion est palpable.
Lorsque le bus démarre, nous n’en finissons pas de faire les gestes de l’à Dieu, adieu, et pour ma soeur et moi sans doute, sans retour.
Ils disparaissent dans la poussière rouge des routes.
Autant nous étions loquaces en arrivant, autant le silence pèse à présent.
Les villages défilent, se reconstruisent : « y a pas de problème », acceptation de ce qui est inéluctable, et petite phrase que nous avons entendue souvent.
Voyage, arrêt, petits commerces et enfin Ouaga…de nouveau.
Après une nuit de sommeil, nous partons visiter un endroit de la ville où exposent des artisans, dont notre ami Roland qui fabrique meubles et objets à partir de bidons recyclés et de bois.
Au retour, les odeurs pestilentielles d’essence frelatée et la pollution épouvantable de cette ville aux mille vespas et cyclomoteurs.
Nous nous entassons à 6 dans un taxi, dont l’arrière est rempli de caisses de poissons séchés et d’une bonbonne de gaz qui semble être le carburant de la voiture en piteux état ! Nous préférons ignorer...
L’odeur de poisson séché imprègne nos vêtements et nous éclatons de rire !
Notre ami taximen et conteur de Bobo, Ismaël, nous accompagne : il est invité à Paris.
Enfin il part, pour la première fois de sa vie il quitte l’Afrique, prend un avion et c’est un bonheur de le voir manifester à la fois sa joie enfantine et sa peur au moment de monter dans l’avion.
Cette fois nous partons pour de bon : derniers adieux à l’aéroport.
La nostalgie déjà nous étreint : sourires d’enfants et de femmes, hommes plus réservés parfois, discussions sans fin du matin, crêpes faites dans la cuisine avec des ustensiles très basiques et quelle idée j’ai eu de faire ça par cette chaleur !
Pays aussi musulman et catholique où les mariages mixtes sont légion, où les élèves des 2 religions fréquentent l'école des bonnes sœurs, la meilleure ici!
Et ce n’est qu’aujourd’hui, 6 ans plus tard, que je raconte en quelques mots ce voyage, preuve s’il en était de combien il nous a marquées.
Que Dieu nous accorde demain ( avant de se coucher)
Quand on est invité, on ne part pas de soi même
« on demande la route » !
Texte : Mona MacDee. Photos: Martine et Mona Van Asch