mercredi 28 février 2018

Mauritanie 2009- Le désert


Texte de 2009 remanié et plus de photographies de Dimitri Haikin et moi-même. EN bas d'articles quelques photos de ce que sont devenus: David et Thomas mes petits-fils, Sacha Haikin, Thaïs... entre autres. 
Aujourd'hui, ces enfants sont devenus des jeunes gens, des jeunes filles, des hommes et des femmes. 
Qu'ont-ils retenu du voyage? 
Reste-t-il un peu de sable au fond de leurs poches, quelques étoiles dissimulées dans leur coeur?
Un jour sans doute, jaillira en eux ce désir de partir là-bas, fort et exigeant, là où ils ont rendu au sable leurs colères adolescentes. 




J’ai eu la chance de réaliser un de mes rêves et d'aller dans le désert. 
L'idée était d'y emmener mes petits-fils de 16 et 18 ans, qui, à l'époque, passaient par une période difficile.
Je me disais que la rencontre avec une autre culture, la vie dans des conditions loin du confort de leur village de la campagne flamande, ne pouvaient que leur être profitable.



En premier lieu j'avais contacté L'université de Paix de Namur où un voyage était prévu pour le mois de Novembre.
Je mets donc tout en route et, catastrophe, 3 semaines avant le départ, la dame qui organisait ce voyage tombe malade gravement. Tout est annulé!




J'avais promis ce voyage à mes petits-fils et lorsque je leur ai dit qu'il était remis en question, ils m'ont répondu que ce
n'était pas grave, mais je voyais la déception se lire sur leur visage.
Je leur ai alors fait la promesse que, quoiqu'il arrive, on partirait dans le désert!
Promesse dont je me demandais comment j'allais la tenir!
J'ai écumé tous les sites possibles sur internet et c'est comme cela que je suis tombée "par hasard" sur le site de Dimitri Haikin, qui organisait une semaine dans le désert: voyage familial, pour le plaisir, avec lui qui y partait déjà depuis plusieurs années avec des groupes pour des séjours de développement personnel.
Il y avait encore juste...3places! 
Il ne nous restait que 3 semaines pour toutes les formalités. 
Il n'y avait plus de place sur le vol avec le groupe, mais...on allait partir, et partir 1 jour avant les autres!
Nous voilà donc dans l’avion.
Paris-Casablanca. Déjà le dépaysement, déjà l'ailleurs.
Attente, fatigue, impatience...escale.
Enfin le vrai départ, celui vers l'inconnu pour eux.
Au dehors le ciel se fait d’encre et nous atterrissons à Nouakchott en pleine nuit.
Là c’est l’anxiété qui me serre les tripes: «  n’avez-vous 
« rien » caché, pas d’herbe passée en cachette, leur dis-je, car ici la prison ce n’est pas la Belgique!"
Eux-aussi sont un peu désarçonnés et inquiets. 
Rien à voir avec l’accueil qui est fait aujourd’hui. 
Partout des soldats en armes: un putsch a eu lieu en 2008, les présidentielles ont eu lieu en Juillet 2009 et le 1er attentat suicide a été perpétré contre l’Ambassade de France de Nouakchott en Août 2009! 
« Et tu oses partir là-bas m’a-t-on dit, et avec des enfants en plus »! Ma fille et mon beau-fils ont donné leur feu vert.




Oui, bien sûr que oui, car la mort nous attend à tous les coins de rue, au sein de nos maisons, inéluctable, et que surtout, je fais une confiance absolue…à la Vie. 
Agitation dans le minuscule bâtiment de l’aéroport, accueil moins qu’aimable des "autorités", les guides se bousculent, nez contre les vitres pour essayer de reconnaître « leurs » touristes. 
Ce soir là, nous sommes les seuls, sans le groupe, sans le responsable, livrés à nous-même, mais tout va bien, Inchallah! 
Un guide envoyé par Cheikh Cheibany des Toiles Maures à Atar vient nous prendre en voiture et nous emmène dans un petit hôtel miteux proche de Proservices Tours.
Peu importe, tout ce qu’on veut c’est manger, boire et dormir.
Pour les « grands » c’est un monde qui s’ouvre à leur yeux et nous avons un fantastique repas, rien que pour nous, dans cet endroit improbable, tenu par un libanais, qui nous régale de sa fine cuisine.
Impossible d’envoyer les grands au lit car la chaleur est infernale et le bruit au-dehors vrille les oreilles.
Ils descendent, trop curieux, sur le pas de la porte et reçoivent en plein coeur le visage agité de la cité. 
Premières rencontres avec les marchands souvent venus du Sénégal.
Nous dormons mal et peu, trop chaud, et le guide vient nous chercher vers 4h du matin pour nous emmener au premier bivouac où le groupe devrait nous rejoindre dans l’après-midi.
Quelle chance qu’il n’y ait pas eu de place pour nous dans l’avion du groupe!



Nous avons le guide, la première khaïma, la première pleine lune et les premières étoiles pour nous seuls! c'est un cadeau merveilleux que nous fait le désert, cet accueil privé!
Rencontre avec l’autre, paysages infinis que tant d’écrivains ont décrit bien mieux que moi.
Les enfants se sont un peu éloigné sous la froide lueur lunaire, inconscients du danger, et je leur ai crié  "ne vous éloignez pas, pour vous, la nuit les dunes se ressemblent." 
Ces deux grands dadais, se sont précipités vers moi comme des petits garçons qu’ils étaient encore: "Mamy, regarde, regarde, je n’ai jamais vu autant d’étoiles."
Émerveillement.





campement de fortune pendant l'orage

Nous avons dormi un peu, mangé au matin la taguella cuite sous la braise dans le sable, seuls avec notre guide.
Et puis le reste du groupe est arrivé.
Par chance, ou excès peut-être d’organisation, j’avais prévu des réserves de papier wc, de médicaments et  j’avais même un grand sac de vêtements à laisser derrière nous lors de notre départ. 

Bien m'en a pris car les bagages des autres membres du groupe n’étaient pas arrivés en même temps qu’eux. Ceux-ci ne leur sont parvenus que 3 jours plus tard et un guide est allé les chercher en 4 x4.
Enfin les choses sérieuses ont commencé. 


Boucherie avant le départ.J'ai déposé la viande à mes pieds ! 

Marche dans l’Erg, soleil de plomb, repos sous la khaïma, nuit sur les dunes, Grande Vallée blanche et dromadaires.
Nous étions 1 responsable ( Dimitri) , 5 femmes et 8 enfants de 8 à 18 ans!



Jamais en danger, de l’eau en suffisance. 
Un monstrueux orage a fait déborder les oueds et nous n’avons jamais pu atteindre Chinguetti, notre destination.






Logement inattendu pendant l'orage.










Mais les enfants se sont régalés de baignades à l’oasis de Terjit. 








Les grands ont marché à leur rythme et les plus petits ont fait…2 fois le chemin, mais quand la fatigue les terrassait, les dromadaires prenaient le relais. 











Peu de bavardages, le désert est exigeant. Il demande souffle, respiration, tranquillité et esprit serein ou désireux de le devenir.









Et j’ai aimé à jamais ce pays. 
A-t-il laissé des traces indélébiles dans le coeur de mes petits-fils? Je le pense. 




Mais nous voici revenus de ce voyage dans le désert. 
Mes photos ne rendent pas ce que j’ai vécu, perçu, aimé.
J’en regarde une sur le fond d’écran de mon ordinateur.





Prière tranquille et silencieuse

Comme ici il fait nuit et que le silence absolu règne dans la maison et au dehors, je pénètre l’écran, je sens le sable soyeux sous mes pieds nus et, le léger ronronnement du disque dur ressemble au souffle ténu du vent de la nuit. 




Avec un peu d’imagination, j’y suis, je me recentre, me ressource et j’y demeurerais bien si, comme Alice, je pouvais passer de l’autre côté du miroir.
Autant je me sens d’Irlande, de ce pays d’eau et de vent, autant je me sens noire à l’intérieur et j’appartiens aussi à cette terre lointaine et aussi torride et sèche que l’Irlande est froide et humide.


Vent de sable en vue





Un voyage magique dont j’ai un mal fou à me remettre.
Nous avons une chance inouïe de vivre ici dans nos pays si riches, mais quelle terrifiante beauté ce désert à n’en pas finir qui m’a mise devant mes limites, m’a dévoilé ma face cachée et celle des miens dans le pire comme dans le meilleur. 









Quelle gentillesse que celle de ces gens qui n’ont rien et savent tellement bien rire...d’un rien!
J’ai tiré profit de mes insomnies habituelles pour me laisser
imprégner des levers de soleil alors que tout le campement dormait encore, le silence seulement troublé par l’ aboiement lointain d’ un chacal et par le bruissement de toute une vie frémissante enfouie sous le sable.















J’ai étouffé des jurons silencieux lancés contre le mince matelas de mousse qui me cassait le dos.





Aucune douleur ne subsistait lorsque se révélait la beauté qui s’étalait devant mes yeux sous la pleine lune froide qui ne pouvait arriver à éteindre le ciel étoilé.  
Je suis restée  là, silencieuse, figée, à attendre l’instant magique : la lumière rose - orangée du lever du jour qui monte doucement et rend les dunes dorées. 
J’ai vu crépiter le feu des chameliers affairés à nous préparer la galette cuite sous la braise.




Aucune de mes photos ne rendra jamais ni la majesté du Connemara, ni l’étendue aride et pourtant si vivante du désert, ni la magie des étoiles qu’on peut enfin distinguer.
J’aurais eu l’impression de commettre un sacrilège si, à ce moment, j’avais pris l’appareil.


Retour à Nouakchott- Côte et pêcheurs
Rien non plus ne pourra exprimer le sentiment très affectueux qui m’a envahie lors de la rencontre d’un regard de femme de là - bas qui, pour je ne sais quelle raison, a capté le mien, s’y est accroché et, par ce regard, nous nous sommes comprises, sans échanger un seul mot, ses mains entre les miennes, juste un moment.



Mes petits-fils, superbes d’intégration dans un milieu si inconnu et si éloigné du leur, le coeur sur la main, ne rechignant pas lorsque la galette du matin se révélait ensablée, ni en dégustant le plat de chèvre un peu trop saignante, mais si succulente et préparée pour nous avec tant de gentillesse.






Pas une plainte, sous le soleil de plomb, pour le manque de confort et les levers aux aurores.
Ils se fondaient dans le paysage, sans frayeur à l’idée de dormir seuls, là-haut sur la dune.
Ni la rencontre d’un scorpion égaré et vite occis, ni la menace du serpent ne les ont troublés. 
Dans des gestes millénaires gardés en mémoire, comme si j’étais là - bas depuis la nuit des temps, j’ai ferlé la toile de la tente comme on ferle une voile, dans le même vent et le
même silence qu’en mer.


retour de la Grande Dune
Notre guide d’une intelligence émotionnelle rare, les a pris sous son aile bienveillante et tranquille, donnant à chacun sa place d’homme parmi les hommes et sachant les écouter dans leurs silences.
Il m’a dit : « ne t’en fais donc pas, ils sont bien.»
Devant mes inquiétudes et mes questionnements, cette autre phrase:  «ce que tu demandes au désert, il te le donne.»
Nous avions un cuisinier au coeur d’or et les chameliers étaient si souvent tellement joyeux que je me demandais parfois si ils ne se forçaient pas: mais non, ils allaient, un pas à la fois, heureux et confiants en la bonté d’Allah qui leur envoyaient ces touristes et cet extraordinaire orage qui emplit les oueds après 5 années de
sécheresse.


Retour de la grande dune, fiers et plus sereins. 

J’aimerais que mes petits - fils considèrent la vie comme la grande dune qu’ils ont gravie: belle, haute, souvent difficile, où l’on s’écroule et l'on croit que l’on n’y arrivera jamais.
Pourtant, on y arrive, pourtant, ils y sont arrivés.
Il y a plus de courage en nous qu’on ne le pense.
Moi, je ne l’ai pas gravie cette dune de sable si haute, car à ma façon, tout au long de mon existence, je l’ai gravie plus d’une fois! J'ai pris un dromadaire et les ai attendus de l'autre côté. 



En les attendant au campement, je me suis octroyé un peu de repos, j’ai eu la joie immense de les regarder accomplir cet effort librement consenti et de les voir, si fiers, à leur retour.



Just fun!

En les attendant, les images défilaient en moi : les grands lacs d’Irlande et les hautes dunes de la Vallée blanche, les bruyères mauves et gorgées d’eau et les puits asséchés, les moutons aux museaux noirs et les chèvres faméliques, les buveurs de Guinness et la sobriété des hommes des grands sables, les femmes peinant aux champs empierrés et les femmes voilées de noir qui nous vendaient leurs maigres ressources, tous et toutes solidaires dans nos différences.





Thomas mon petit fils, 25 ans en Australie aujourd'hui! 16 ans en 2009
David, l'aîné de mes petits-fils 27 ans, amoureux de la montagne, super-barman! 18 ans en 2009

Sacha Haikin, ...8 ans en 2009...rnetre à l'université !


et les autres...Thaïs, Nelson, et des prénoms qui m'échappent. 



Texte Mona MacDee. Photographies: Dimitri Haikin et MonaMacDee Voyage 2009 Mauritanie