vendredi 29 décembre 2017

Moi vieille j'ai tant de choses à vous dire

Commentaire FB de ce 13 Décembre 2023
Cette année en particulier, je suis touchée par l'abondance de victuailles pour les "fêtes", par les inégalités sociales et nos métros remplis de SDF, et ne suis aucunement dans le jugement. Chacun ses plaisirs.
Je suis juste incapable de participer à cette liesse factice pour beaucoup.
On ne connait de chacun, chacune qu'une enveloppe extérieure et personne n'imagine la dose de souffrances, de difficultés et de joies, de chagrins qui ont fait la personne qui se tient devant nous.
Ne jugeons jamais sur les apparences... surtout sur les réseaux sociaux.
Aussi, moi, vieille, je voudrais vous conter un petit pan de mon histoire, celui où Noël, c'était le froid, le manque d'argent, et le boudin compote, purée. Et qu'est-ce que cela nous goûtait !
 
"Nous étions pauvres, très pauvres même au point que je me demande si l’on va me croire et,  j'avais 6 ans.
Le givre ne "parait" pas nos fenêtres, il les envahissait et glaçait nos chambres.
Nous allions, ma mère et moi, ramasser du bois sec dans un bois voisin, que nous entassions dans nos tabliers, en attendant que le père rapporte un peu d'argent, lui qui ne rentrait que les fins de semaine.
Un simple petit poêle à charbon réchauffait péniblement la cuisine lorsqu'il y avait de quoi l'alimenter.
Le charbon, nous allions le chercher seau par seau, chez le charbonnier, de quoi tenir quelques jours.
Nos vêtements trop légers ne nous protégeaient guère et c'était un bonheur sans pareil que de se réunir autour du poêle dont le pot rougeoyait et éclairait d'une lueur incandescente nos visages figés de froid.
Nous lui présentions nos mains gercées tandis que ma mère déposait sur une plaque,  une brique qui, tantôt, réchaufferait nos lits d'une certaine douceur.



À la Saint Nicolas, les cadeaux étaient rares.
C'était l'époque où le journal Belge: " Le Soir", distribuait aux familles nécessiteuses dont nous étions, des colis de vêtements : grosses chaussures noires, jupe bleue marine, gilet bleu marine, béret bleu marine, quelques mandarines et des "Spéculoos".
Nous étions parés pour l'hiver.
Depuis, c'est une couleur que je ne puis plus souffrir : je parle de ce vilain bleu sombre et fade, dont vous n'avez même pas idée, bleu des pensionnats, bleu des "Dass", bleu des enfants en tablier de satin noir aux yeux tristes et voix silencieuses, bleu des couvents et des bonnes soeurs à cornettes, bleu des coeurs d’enfants meurtris. 

Pourquoi vous raconter tout cela ?
À quoi vous sert de savoir comment j'ai vécu?

J'avais du plaisir à écouter les adultes raconter leur époque. 
Même devenue adulte moi-même, leurs histoires me les rendaient proches et si humains malgré leur violence parfois.



Dans toutes les histoires il y a à apprendre et nous apprenons des autres à tout âge.
Aujourd'hui, qui veut nous entendre, nous ces vieilles et ces vieux aux mains tachées et aux yeux usés ?
Qui d'ailleurs veut encore entendre l'Autre ?
Certains me regardent et me disent :" mais que racontes-tu là, toi, plongée dans le présent comme peu d'autres et bien de notre époque, avec ses musiques, ses dérives, ses beautés et ses horreurs ?"

J'en arrive là :
cette histoire que je vous conte un peu,  même si elle ne me revient que par bribes, je veux vous la dire pour que vous sachiez qu'on peut partir de rien pour arriver...nulle part, du moins du point de vue matérialiste de notre société actuelle.
On ne remplacera jamais l'expérience personnelle, mais réaliser le chemin parcouru par un être, peut encourager quand les heures sombres affluent et aveuglent.
En me penchant sur mon propre long chemin, le seul sentiment qui m'envahit est celui de la gratitude : merci de m'avoir faite comme je suis, merci pour les expériences souvent dures qui m'ont aidée à grandir, merci  à...moi-même pour la force manifestée face aux chagrins, merci.
Mais, y serais-je parvenue sans un minimum d'amour ?
Aussi peu apparent qu'il ait pu me paraître, il a bien du exister, au moins un peu ?



ma mère et mon père avant ma naissance ( une nièce derrière)quand l'alcool ne faisait pas partie de leur vie. 

Mes parents m'ont donné à leur mesure : ma mère, "mise en service" comme on disait, à 12 ans, servante et petite esclave, mon père "groom" d'hôtel à 13 ans.
Quelle force et quel courage il leur a fallu pour nous donner les moyens d'acquérir un peu d'instruction.
Quel courage il nous a fallu, pour avancer avec un si maigre bagage.

Devant ce sempiternel café que je peux me permettre de prendre au dehors chaque jour si je le désire, devant cette feuille que je remplis d'écritures innombrables, devant le luxe de l’ordinateur depuis lequel je vous parle et,  me retournant sur le chemin parcouru, je dis encore merci à la Vie, mais, moi, vieille, je voudrais tant vous le conter."






Texte : Mona MacDee   Photo d'un vieil album des années 50